En cherchant un livre qui retrace notre histoire cosmique à la lumière des avancées scientifiques de ces dernières décennies, j’ai découvert Origines, de David Christian. Dès les premières pages, j’y ai retrouvé la vision qui porte l’éducation cosmique de Maria Montessori. Séparées par près de cinquante ans, leurs démarches se rejoignent pourtant autour d’une même conviction: pour comprendre l’humanité, il faut la replacer dans l’histoire bien plus vaste du cosmos.
Dans cet article, j’ai eu envie d’explorer la Grande Histoire telle que la propose David Christian, ce qu’elle partage avec l’éducation cosmique pensée par Maria Montessori, mais aussi ce qui distingue leur manière d’organiser et de transmettre cette immense histoire.
David Christian est un historien spécialiste de la Russie et de l’Union soviétique. Alors qu’il enseigne cette histoire à l’université Macquarie, en Australie, il s’interroge sur le message transmis par une histoire centrée sur une nation ou un empire et sur le risque d’entretenir une vision de l’humanité divisée en peuples concurrents.
Cette réflexion est aussi liée à son propre parcours. David Christian grandit dans le contexte de la guerre froide et se souvient de la peur suscitée par la crise des missiles de Cuba. Dans un monde capable de s’anéantir avec l’arme nucléaire, continuer à raconter uniquement des histoires nationales lui semblait insuffisant. Il voulait raconter une autre histoire, qui appartienne à tous les êtres humains et qui fasse apparaître notre héritage commun. On devine déjà ici ce qui m’a immédiatement ramenée à Maria Montessori. Elle aussi voyait dans l’éducation un chemin vers la paix et dans l’histoire de l’humanité un moyen de dépasser les frontières qui séparent les peuples.
Pour David Christian, comme pour Maria Montessori, une histoire qui appartient à tous les êtres humains ne peut commencer avec une civilisation, une nation ou l’invention de l’écriture. Elle doit remonter bien avant toutes les divisions, jusqu’à l’origine du monde que nous partageons. C’est pour cette raison qu’il choisit de commencer son récit avec le Big Bang. C’est à partir de là que se déroule la longue succession d’événements qui a rendu notre existence possible. Sans la formation de l’Univers, il n’y aurait eu ni étoiles, ni éléments chimiques, ni Terre, ni vie et, finalement, aucun être humain.
En 1989, David Christian donne forme à son projet en créant, à l’université Macquarie, un cours consacré à cette histoire commune. Il réunit dans un même récit des connaissances issues de nombreuses disciplines, notamment l’astronomie, la physique, la chimie, la géologie, la biologie, l’anthropologie, l’archéologie et l’histoire, pour retracer cette immense aventure depuis le Big Bang jusqu’à aujourd’hui. Il donnera par la suite à cette nouvelle manière de raconter notre histoire le nom de « Big History », que l’on peut traduire par « Grande Histoire ».
Cette manière de relier les connaissances dans un seul et même récit fait directement écho à l’éducation cosmique. Près de cinquante ans plus tôt, Maria Montessori avait déjà compris que l’on ne pouvait pas présenter à l’enfant une succession de matières sans lui montrer ce qui les relie. Il faut d’abord lui raconter la grande histoire, celle qui permettra ensuite à chaque connaissance de trouver sa place.
Elle résume d’ailleurs ce principe en une phrase :
« Voici donc un principe essentiel de l’éducation : enseigner les détails, c’est apporter la confusion ; établir la relation entre les choses, c’est apporter la connaissance. »
— Maria Montessori, De l’enfant à l’adolescent
Pour nous guider à travers près de 13,8 milliards d’années, David Christian organise la Grande Histoire autour de moments déterminants qu’il appelle des « seuils de complexité ». Chacun de ces seuils correspond à l’apparition de quelque chose de nouveau, rendu possible par des conditions qui n’existaient pas auparavant.
Il en distingue huit :
Ces seuils permettent de comprendre que rien n’apparaît de manière isolée. Sans les étoiles, les éléments chimiques qui composent notre planète et notre corps n’existeraient pas. Sans la formation de la Terre et les conditions particulières qu’elle a réunies, la vie n’aurait pas pu apparaître. Et sans la longue évolution du vivant, nous ne serions tout simplement pas là. Chaque étape dépend de celles qui l’ont précédée. Tout s’enchaîne et se relie.
Maria Montessori, elle, ne parle pas de seuils de complexité. Pour guider l’enfant, elle s’appuie notamment sur des frises construites à différentes échelles de temps. Ainsi, chaque Grand Récit est accompagné d’une nouvelle frise, adaptée à la période qu’il couvre. À chaque nouveau récit, l’échelle de la frise se resserre et permet à l’enfant de zoomer sur une partie de l’histoire précédente et de se rapprocher progressivement de notre époque.
Leur manière de transmettre cette histoire diffère également, notamment parce qu’ils ne s’adressent pas au même public. David Christian s’adresse d’abord à des étudiants universitaires. Son enseignement prend appui sur les connaissances produites par différentes disciplines, sur la lecture de travaux scientifiques, la comparaison des données et la réflexion. Les étudiants sont amenés à confronter plusieurs échelles de temps, à établir des liens entre des domaines habituellement étudiés séparément et à construire progressivement une compréhension globale de notre histoire.
Maria Montessori s’adresse, elle, à des enfants de 6 à 12 ans. À cet âge, l’imagination leur permet de se représenter ce qu’ils ne peuvent ni voir ni expérimenter directement. Elle choisit donc de les faire entrer dans cette histoire par les Grands Récits, racontés oralement de manière à éveiller leur curiosité. Les frises et les images donnent une forme visible à l’immensité du temps, tandis que les expériences rendent plus concrets certains phénomènes qui ont participé à la formation de l’Univers et de la Terre.
Au fond, ils racontent la même histoire, mais chacun la met à la portée de son public. David Christian en propose une synthèse historique et scientifique à ses étudiants, tandis que Maria Montessori la transforme en une expérience narrative, visuelle et sensorielle adaptée aux enfants.
Pour David Christian, l’apparition des êtres humains est étroitement liée à une capacité particulière, celle de l’apprentissage collectif. Les êtres humains peuvent conserver leurs connaissances, les transmettre, puis les enrichir d’une génération à l’autre. Nous ne recommençons jamais entièrement depuis le début. Nous héritons des découvertes, des expériences et des idées de ceux qui nous ont précédés. Cette capacité permet d’expliquer le développement particulièrement rapide des sociétés humaines.
Chez Maria Montessori, cet héritage prend une dimension éducative essentielle. L’enfant découvre que les objets qu’il utilise, les mots qu’il écrit, les nombres avec lesquels il calcule et les connaissances qu’il acquiert sont le fruit d’une longue histoire. Derrière chacun d’eux se trouvent des femmes et des hommes qui ont cherché, observé, essayé, parfois échoué, puis transmis ce qu’ils avaient découvert. Maria Montessori accompagne ainsi l’enfant vers la reconnaissance de cet héritage et vers un sentiment de gratitude envers tous ceux qui nous ont précédés et dont nous poursuivons aujourd’hui le travail.
Finalement, tous ces rapprochements me ramènent à une même idée. Maria Montessori était profondément visionnaire. Plusieurs décennies avant la création du premier cours de Big History, elle avait déjà perçu les limites d’un enseignement divisé en matières séparées. Pour comprendre le monde, l’enfant doit pouvoir découvrir les liens qui unissent toutes les choses. En s’appuyant sur les savoirs scientifiques disponibles à son époque, elle a donc construit un récit cohérent reliant l’Univers, la Terre, la vie et l’humanité, puis elle a trouvé le moyen de le mettre à la portée des enfants.
Les découvertes réalisées depuis ont naturellement enrichi et parfois renouvelé le contenu scientifique de cette histoire. Elles ne changent pourtant rien à la force de son intuition. En offrant d’abord à l’enfant une vue d’ensemble, Maria Montessori permettait à chaque nouvel apprentissage de trouver sa place et de prendre tout son sens.
La Big History nous propose aujourd’hui une synthèse nourrie par les connaissances scientifiques les plus récentes. L’éducation cosmique nous montre comment cette grande fresque peut être transmise à l’enfant et devenir le point de départ de ses apprentissages.
Le livre de David Christian nourrit considérablement la compréhension de l’adulte qui raconte la grande histoire cosmique aux enfants. Les premiers récits de l’éducation cosmique ont été élaborés dans les années 1940. Depuis, notre connaissance de l’Univers, de la Terre, de l’évolution et des origines humaines a beaucoup progressé. La théorie du Big Bang a été consolidée, la tectonique des plaques s’est imposée, la génétique et les méthodes de datation se sont perfectionnées et de nombreuses découvertes ont renouvelé notre compréhension de l’évolution humaine.
Publié en 2018, Origin Story réunit une grande partie de ces connaissances dans un récit cohérent et accessible. Il nous permet d’actualiser les connaissances scientifiques qui nourrissent notre éducation cosmique, mais surtout de mieux percevoir les liens entre les différentes étapes de cette histoire.
À mes yeux, ce livre constitue une lecture précieuse pour toute personne qui souhaite transmettre l’éducation cosmique. Il permet de retrouver toute la profondeur de cette histoire et d’enrichir nos propres connaissances avant de les partager avec nos enfants. Car pour transmettre aux enfants l’immensité de cette histoire, encore faut-il la ressentir soi-même. Le livre de David Christian nous permet de retrouver ce vertige, celui d’une histoire commencée il y a 13,8 milliards d’années, dont nous sommes aujourd’hui les héritiers, mais aussi les continuateurs.